Jonas NANDO
Secrétaire Général du SYNAFETP-CI
Depuis près de quatre-vingts ans, le débat sur la réforme du Conseil de sécurité des Nations Unies tourne autour des mêmes questions : faut-il accueillir de nouveaux membres permanents ? L’Afrique doit-elle enfin disposer d’un siège permanent ? Le droit de veto doit-il être limité, réformé ou supprimé ?
Ces interrogations sont légitimes. Pourtant, elles laissent dans l’ombre une question plus fondamentale : qui le Conseil de sécurité représente-t-il réellement ?
La réponse semble évidente : les États. Mais cette évidence mérite aujourd’hui d’être interrogée.
En 1945, lorsque la Charte des Nations Unies fut adoptée, le monde était structuré autour des États souverains. Les guerres opposaient principalement des armées nationales, les économies étaient largement nationales et les gouvernements apparaissaient comme les représentants naturels de leurs peuples. Le Conseil de sécurité a donc été conçu comme une enceinte où les grandes puissances préserveraient la paix mondiale au nom des États.
Le XXIᵉ siècle présente un paysage profondément différent.
Les conflits contemporains ne détruisent pas seulement des infrastructures militaires. Ils désorganisent des chaînes de production mondiales, provoquent des crises alimentaires, bouleversent les marchés de l’énergie, accélèrent les migrations et fragilisent les systèmes d’emploi sur plusieurs continents. Une décision prise à New York peut avoir des conséquences immédiates pour un agriculteur d’Abidjan, un ouvrier de Shenzhen, un marin de Rotterdam ou une infirmière de Buenos Aires.
Dans ce contexte, une question nouvelle s’impose : les États sont-ils encore les seuls acteurs légitimes pour représenter tous les intérêts affectés par les décisions du Conseil de sécurité ?
Cette interrogation ne remet nullement en cause la souveraineté des États. Elle invite simplement à reconnaître une réalité : la gouvernance mondiale s’est progressivement ouverte à des acteurs qui n’étaient pas envisagés en 1945.
L’Organisation internationale du Travail associe depuis plus d’un siècle gouvernements, employeurs et travailleurs à l’élaboration des normes internationales. Le Conseil économique et social des Nations Unies consulte des centaines d’organisations de la société civile. L’Union européenne a institutionnalisé le dialogue avec les partenaires sociaux. Dans les négociations climatiques, les scientifiques, les collectivités territoriales, les entreprises et les peuples autochtones participent désormais aux travaux internationaux.
Pourquoi cette évolution s’arrêterait-elle aux portes du Conseil de sécurité ?
La question est d’autant plus pertinente que les décisions de cet organe produisent des effets bien au-delà du champ militaire. Les sanctions économiques, les embargos, les opérations de maintien de la paix ou les programmes de reconstruction influencent directement l’emploi, les conditions de travail, la protection sociale et les perspectives économiques de millions de personnes.
Parmi les acteurs concernés, le mouvement ouvrier mondial présente une singularité. Il dispose déjà d’une organisation internationale reconnue, d’une expérience institutionnelle acquise au sein de l’Organisation internationale du Travail et d’une légitimité construite par la représentation de centaines de millions de travailleurs. Ces caractéristiques en font un interlocuteur crédible lorsqu’il s’agit d’apprécier les conséquences sociales des décisions internationales.
Faut-il pour autant lui attribuer un siège permanent au Conseil de sécurité ou un droit de veto ? La question mérite d’être débattue, mais elle n’est peut-être pas la plus importante.
Le véritable enjeu est ailleurs.
Il consiste à savoir si les institutions internationales doivent continuer à représenter exclusivement des territoires et des souverainetés, ou si elles doivent également intégrer, selon des modalités adaptées, les grandes parties prenantes de la sécurité mondiale.
Cette réflexion conduit à dépasser une vision strictement géopolitique de la réforme des Nations Unies. Elle invite à penser une représentation plus fonctionnelle, où certains acteurs transnationaux pourraient contribuer aux délibérations non parce qu’ils détiennent un territoire ou une puissance militaire, mais parce qu’ils subissent directement les conséquences des décisions adoptées et disposent d’une expertise utile à la réalisation des objectifs de la Charte.
Une telle évolution ne signifierait ni la disparition du rôle des États ni la remise en cause du droit international. Elle traduirait simplement l’adaptation progressive d’une institution née en 1945 aux réalités du XXIᵉ siècle.
Au fond, le débat sur le Conseil de sécurité ne devrait peut-être plus se limiter à une redistribution des sièges ou à une réforme du droit de veto. Il devrait également porter sur la manière dont les institutions internationales peuvent mieux entendre celles et ceux qui vivent quotidiennement les effets des conflits, des sanctions et des crises géopolitiques.
La paix n’est pas seulement l’absence de guerre entre les États. Elle est aussi la protection des sociétés, des travailleurs, des familles et des économies qui supportent le coût humain des décisions internationales.
C’est pourquoi la représentation du mouvement ouvrier mondial ne doit pas être perçue comme une revendication corporatiste. Elle constitue le point de départ d’une interrogation plus vaste sur la légitimité des institutions internationales à l’heure où la sécurité mondiale dépasse largement le seul cadre des relations entre États.
Au moment où la communauté internationale réfléchit à l’avenir des Nations Unies, une question mérite d’être posée avec sérieux : la réforme du Conseil de sécurité doit-elle seulement décider quels États auront davantage de voix, ou doit-elle aussi réfléchir à ceux qui, sans être des États, portent une part essentielle des conséquences des décisions prises en leur nom ?





